Extrait du chapitre 11 :

Le 18 mars, ce fut l’insurrection. Le 28, la Commune fut proclamée et le
gouvernement ainsi formé s’installa à l’Hôtel de Ville.

Tandis que les Allemands occupaient encore le nord de Paris, les belligérants, à
grands coups de Comité de Salut Public avaient, eux, une main dans chaque
arrondissement. Thiers et son gouvernement s’établirent à Versailles, ils
formèrent des armées pour combattre les insurgés, non sans avoir condamné à
mort, entre autres, Blanqui et Flourens, et tenté sans succès de récupérer les
canons entreposés au Luxembourg.

Il fallait voir cette foule en délire, dense et brassée, ce superbe défilé de
soldats et de gardes avec un tambour en bandoulière – superbe baudrier
qu’agrippaient des mains avides de liberté, supputant leur chance de victoire.
Une large sacoche de toile ou de cuir – imposante sabretache retenue par
d’autres buffleteries – pendait sur leur hanche droite.

Une bourse contenant leurs munitions était accrochée par une ceinture à la hauteur
de leurs reins. Le fusil, qu’ils tenaient fermement devant eux, leur coupait le
visage en deux.

Il fallait voir les drapeaux dressés comme des étendards, les chapeaux et les
clairons étincelants qu’on brandissait et qu’on agitait comme des bannières
dans un imperturbable tumulte. Un étranger fraîchement débarqué aurait pu
croire qu’ils fêtaient déjà le triomphe.

Ils n’avaient pas l’accoutrement surchargé des soldats de l’Empereur coiffés de
colbacks ou de chapkas. Ils n’avaient ni fourragère, ni veste à brandebourgs,
non ! Leur élégance était certes plus sobre.

Mais n’avaient-ils pas fière allure, assis sur les canons redescendus de la Butte
Montmartre ? Ces canons astiqués, aussi reluisants que leurs bottes cirées
montant à mi-mollet ? Ne pensaient-ils pas avoir leur destinée en main ?

Sur le parvis de l’Hôtel de Ville, une tribune avait été installée et drapée de
toile blanche, si blanche qu’une buandière avait dû, à grand frais, la brosser
toute la nuit. L’Hôtel de Ville, quant à lui, regardait avec ses centaines de
fenêtres et de lucarnes l’Histoire se dérouler en son enceinte.

Il fallait voir tous les protagonistes de cette guerre civile, assis sur l’estrade
en rangées disciplinées, posant pour la postérité, le regard sérieux, le
sourire contenu, la barbe démêlée et le costume ajusté, écouter leur confrère
proclamer la Commune.

En cette journée du 28 mars 1871, le peuple hissait vers le ciel – en priant
celui-ci de l’entendre – tout ce qui lui tombait sous la main. Cette euphorie
donnait coeur à l’ouvrage. La rébellion n’était pas commencée que la réussite
coulait déjà dans les corps.

Parmi le chant des clairons, le bruit cadencé des bottes martelant les pavés, les
cris de joie, les bribes de Marseillaise et le brouhaha de la foule survoltée,
il était amusant de voir Monsieur de Bréteville, au sein de ce capharnaüm, ne
sachant plus où il en était : Monsieur de Bréteville à qui, une femme à
l’allure de nourrice, les joues grassouillettes et la poitrine plantureuse, dût
offrir par sa fenêtre du rez-de-chaussée, un verre de liqueur. Non que ce fût à
son grand âge qu’il dût ce semi-évanouissement, mais le brave homme, soumis à
un tel branle-bas, voyait s’écrouler les derniers vestiges de l’aristocratie et
du bon ordre. Ne pouvant s’empêcher de songer que la terre toute entière venait
de se liguer contre lui, dans un flot de vapeurs digne d’une femme en pleine
défaillance à qui on doit donner impérativement des sels, il hululait depuis le
début de l’après-midi

– C’est la fin du monde !

– C’est la plus complète anarchie ! ajoutait-il dans un soupir que tout le monde
pensait être l’un de ses derniers.

Georges et Madame Faranay tentaient par tous les moyens de le rassurer sur ce qu’il
croyait être l’apocalypse, lui adressant un discours pondéré, tout en le
soutenant chacun de son côté.

– Mais non, Monsieur ! N’ayez nulle inquiétude, ce n’est point la fin du monde,
c’est un changement de gouvernement.

– Mais oui, elle a raison, cessez de dramatiser.

Et Monsieur de Bréteville se dressait, ahuri, comme s’il venait d’apercevoir un
spectre parmi la foule :

– C’est la fin de MON… monde

Sa voix aigüe se noyait au milieu de cette cohue qui scandait des chants
patriotiques, des «Vive la République !» et des «Vive la Commune !»

La tignasse ébouriffée, dans laquelle on aurait pu penser qu’un obus venait
d’exploser, les yeux perçants et éberlués – tout juste s’ils ne s’expulsaient
pas de leur orbite – ses bras maigrelets nageant dans les manches trop larges
de sa jaquette, et les jambes fossilisées par tout ce remue-ménage, le pauvre
Honoré se trouvait dans l’incapacité de mettre un pied devant l’autre. C’est
pourquoi, porté par Georges et sa soeur, il donnait à lui seul un spectacle
pour le moins rocambolesque.

Parvenus à grand peine aux alentours de la pension, dans un indescriptible charivari,
ils rencontrèrent Monsieur Fabre, frais comme un gardon, un drapeau blanc à la
main, hors d’haleine, dans l’état d’esprit inverse de celui du vieil homme. Il
avait mis sa chemise des beaux jours, sa cravate du dimanche, un veston sur mesure,
il était plus pimpant qu’un jeune homme amoureux.

Il faut dire que Théophile avait plus d’une raison d’être euphorique. Il savourait pleinement sa rentrée du front, et le
fait d’être à nouveau chez lui, sain et sauf, afin de fêter la République, ne
pouvait que le réjouir davantage. Aussi, il proposa de ramener Monsieur de
Bréteville à la pension :

– Laissez, Madame, je vais vous aider, dit-il s’approchant d’eux, prêt à le
soulever avec l’aide de Georges. Ce charmant aristocrate ne devait pas peser bien
lourd mais sa carcasse osseuse n’était cependant pas si légère.

– Alors que vous est-il arrivé, Monsieur de Bréteville ? Vous ne supportez pas de
voir le monde changer ? L’ennui avec vous, mon ami, c’est que vous avez
toujours une révolution de retard !

– Ne me touchez pas !… Traître !… Foutriquet ! … ordonnait-il d’un ton
catégorique, rouge de colère au point que l’on se demandait si de la fumée
n’allait pas sortir de ses oreilles.

Et de ses bras, il repoussait l’assaillant comme si Monsieur Fabre était porteur
d’une terrible maladie contagieuse. A la lisière de la syncope, Monsieur de
Bréteville regorgeait encore d’énergie.

L’expérience du front met du plomb dans la tête, et Monsieur Fabre redoublait d’ironie :

– Ciel, ce que vous pouvez être susceptible, Majesté. Ce n’est point moi qui ai
chassé Louis-Napoléon, je n’y suis pour rien. D’ailleurs, si je l’avais fait,
ce n’est pas en Angleterre que je l’aurais envoyé, votre monarque, mais aux
antipodes ! s’exclama-t-il, bravant le vieil homme qu’il avait le don
d’exaspérer.

Georges tentait d’étouffer un fou rire dans sa barbe, sans grand succès, et Madame
Faranay essuyait de la main gauche son front qui perlait sous le poids de son
locataire.

– Vous êtes l’un de ces sauvages qui prêchez l’anarchie ! Et dire que ce soir, je
mangerai à vos côtés, à la même table qu’un Communard. Seigneur, qu’ai-je bien
pu vous faire ?

Son visage s’enfuyant dans un autre faux malaise, il s’éventait pour mieux chasser
des exhalaisons qui semblaient fortement le gêner.

On l’aurait très bien vu, en cet instant, perdre connaissance dans une chaise à
porteurs soulevée par deux laquais en postiche argenté.

– Oh, votre Altesse ! Mais je n’ai désiré que la République. A vous voir et à
vous entendre, on pourrait croire que j’ai voulu la peste noire !

Monsieur Fabre, heureux de sa répartie, déployait un large sourire devant le visage
fulminant de cet homme aux nobles ancêtres qui, dans un dernier sursaut
d’ardeur, redressa son torse, et pointa un doigt électrisé sur le «traître».

– Mais nul besoin de la vouloir !… Vous êtes la peste noire

(Extrait du Mur des Fédérés Page 122, partie du chapitre 12)

Mais Fabien ne pensait qu’à son père, et sans doute savait-il qu’en gagnant l’amour
de l’un, il perdrait l’autre.

Le combat continuait dans une semi-pénombre sous les yeux d’un Balzac de pierre.
Les fédérés et les lignards se battaient dans les caveaux à coups de poignard,
d’autres s’étripaient au sabre. Les corps des vivants s’écroulaient sur les
sépulcres des morts.

Versaillais et insurgés sautaient au-dessus des plaques et des statues funéraires,
enjambaient les cénotaphes comme les stèles. Les fusiliers marins, prêts à
enfourcher le premier Communard, avaient la baïonnette aiguisée, pointée face à
l’adversaire. Tous piétinaient les tombes sans souci de sacrilège, se
tailladaient au couteau, s’égorgeaient au canif, se transperçaient à la pointe
des épées, et s’écroulaient sur les bivouacs.

Bientôt les fédérés tombèrent comme des mouches. Même s’ils se savaient perdus,
héroïques jusqu’à la fin, ils poursuivaient la lutte comme si la victoire
tenait à un sacrifice de plus, et qu’elle allait briller vaillamment d’une
minute à l’autre dans le creux de leurs mains entaillées.

Aux yeux affolés d’Éléonore et de Fabien qui entendaient plus qu’ils ne pouvaient
voir – tous deux recroquevillés l’un dans l’autre, les oreilles écorchées par
les cris étouffés, terrés contre le mur sud du cimetière, transis jusqu’aux os
par l’averse, au point que leur squelette leur donnait l’impression de se
décomposer et de fondre sous la pluie, la peur et la peine – soumis et insoumis
arpentaient les tombes, les fleurs fanées, les crucifix couvrant le sol.

Chacun s’immolait pour la République offrant son corps à l’arme de l’oppresseur.

Le sang de ceux qui s’éventraient dans la boue tachait les pierres tombales. Les
cadavres s’affalaient sur les sépultures que la pluie lavait de leurs
salissures; elle liquéfiait le sang épais des blessures, qui glissait le long
des corps et dont la terre allait s’abreuver.

C’est alors que les bataillons versaillais se mirent à pousser les derniers fédérés
survivants du combat, acculés contre le mur par la pointe des fusils qui leur
donnaient ordre de reculer. Cernés de toutes parts, ces insurgés marchaient à
reculons, les mains derrière la tête, devant les artilleurs en place, en rangs
d’écoliers, prêts à faire hurler leur carabine à l’unisson contre les émeutiers
résignés à la rafale qui n’allait tarder.

C’est ainsi que les cendres de Molière, La Fontaine, Musset, Chopin et de bien d’autres
illustres personnages, entendirent avec horreur cent cinquante sept corps,
l’image de la liberté officieuse, s’effondrer sous les balles de l’Etat
Officiel.

(Extrait page 124, partie du chapitre 12)

Après la nuit de l’apocalypse, les bataillons versaillais
rejoignirent Belleville où les derniers belligérants s’étaient réfugiés autour
de la mairie du XX ème arrondissement.

Il aurait fallu que Constant Martin – secrétaire
du Comité central républicain, qui s’était opposé à la reddition des Communards
requise par Vallès, Vaillant et Eugène Girardin – vînt constater la sordide
atmosphère qui planait sur le Père-Lachaise. Lui qui avait refusé que les
fédérés se rendent, afin que l’on ne dise pas plus tard que la Commune avait
négocié avec Versailles. Lui encore qui avait dit : «Garder la tête haute !»,
malgré les tueries qui se perpétraient dans tous les arrondissements. «Garder
la tête haute !» avait-il dit ! Mais il l’aurait lui-même sûrement baissée en
découvrant le spectacle atroce que renfermait le cimetière.

Au
petit matin, c’était un effroyable carnage. Fabien avait enfoui son visage dans
la chemise désormais incarnate de son père, poignardé non loin de la tombe du
Duc de Morny, et ses mains pétrissaient le ventre et les bras de ce corps froid
et définitivement vide.

Monsieur
Fabre, lui, était sûrement dans l’indescriptible monceau de cadavres de fédérés
assassinés le long du mur.

Dépourvue
de force, de mots, d’idées, de souffle, de larmes, de tout ce qui peut
constituer un être, Eléonore restait là, comme une plante à laquelle on venait
d’aspirer la dernière goutte de sève. Debout au milieu d’une bacchanale digne
des plus grandes tueries romaines, elle semblait être dans un semi-coma, et
n’avait pas eu le courage de vérifier si Monsieur Fabre était bien au nombre
des victimes, ni de s’agenouiller près de Georges.

Elle
ne savait plus si elle faisait encore partie des vivants, ou si elle avait
rejoint les centaines de silhouettes inanimées qui jonchaient le sol. Fabien,
lui, était bien resté une heure à pleurer sur le corps de son père, puis il
s’était enfui sous les yeux hagards d’une Eléonore paralysée.

Elle
se mit alors à errer dans les rues comme un corps inhabité, marcha au hasard,
contournant des képis souillés de boue, des tambours crevés, des vêtements
maculés de sang, des fauteuils esquintés, des morts abandonnés sur le bord des
caniveaux, des matelas éventrés délaissés au beau milieu des rues, et des
restes de barricades défoncées. Sur l’ensemble planait un silence si sépulcral
qu’il était à se demander si la vie n’était pas qu’une funeste plaisanterie.

Que
de sang ! Que de cadavres ! A mesure que ses pas se précisaient, elle percevait
les images insupportables de corps déchiquetés par des éclats d’obus, de jambes
et de bras mutilés. Quelques pauvres chevaux morts dans les batailles, pissant
le sang, encombraient d’autres rues abandonnées. Les corps commençaient à
pourrir sous le soleil ardent du mois de mai.

Elle
était là, comme la dernière survivante d’une effroyable fin du monde,
continuant à cheminer d’un pas boiteux comme une machine détraquée.

Dans
ce tableau sanguinolent, sa silhouette s’effondra, genoux au sol. Prise de
démence, elle tapa ses poignets contre cette terre damnée. Et devant les corps
écharpés qui présentaient à ses yeux horrifiés leurs viscères ensanglantés, on
pu l’entendre rugir :


Maudits soient le monde et celui qui l’a fait…

Ce
fut la seule phrase que sa gorge parvint à expulser.

Les
vêtements en charpie, souillés et humides, défigurée par les traumatismes
successifs auxquels la guerre venait de l’astreindre, elle était une épave
humaine.


était la jeune femme pétulante et absolue qui se voulait marginale et impulsive
?

Elle
ne pensait plus à Nathan, mais ne voyait que les morceaux de cervelle et de
chair qui gisaient dans l’eau des rigoles pour se déverser dans les égouts.
Peut-être avait-elle perdu la raison ?

Devant
ces images d’épouvante, comment pouvait-elle concevoir que le temps s’écoulait
imperturbablement ? Cependant, les minutes défilaient comme à leur habitude. La
planète tournait toujours et la vie suivait obstinément son cours. Tous ces
amas de chair cuisant au soleil n’empêcheraient pas la fleur de s’ouvrir, la
terre de tourner, encore moins les enfants de grandir.

Les
secousses diminuèrent, l’épuisement prit la place de la colère et la fatigue la
place du désespoir. La fièvre brûlait son front et elle s’évanouit en plein
coeur de l’avenue.

Extrait du retour à
Londres page 164

Chapitre 17

 

Trois
mois plus tard, Londres – décembre 1872

Digne descendant de
l’âge d’or de l’aristocratie anglaise du XVIlle siècle, Sheerman n’avait eu
aucun mal à entrer dans les rouages de la politique, même si, en cette fin de
XIXe siècle, la grande noblesse avait perdu son monopole face au développement
de la bourgeoisie et des classes moyennes. Celles-ci prirent de plus en plus de
pouvoir autant dans la politique que dans les domaines économiques.

Ce développement
permit l’avènement de la démocratie britannique, préparant ainsi la prospérité
de l’ère victorienne.

Si Paris était
défiguré, Londres était à son apogée. L’Angleterre était la première puissance
coloniale du monde. Son économie était inébranlable grâce à de fortes positions
maritimes et de nouvelles technologies mises en pratique un siècle auparavant;
celles-ci avaient donné à l’Angleterre une large avance sur les autres pays.

– C’est donc là que
vous travaillez ? interrogea Eléonore en montrant d’une main alerte le Palais
de Westminster.

– Oui, c’est ici que
siège le Parlement. Mais un incendie a ravagé le palais royal en 1834. Depuis,
un nouvel édifice se construit.

– Comme c’est grand !

– C’est gigantesque,
vous voulez dire. Il faut que je vous emmène à l’abbaye de Westminster, c’est
le plus beau monument religieux de toute l’Angleterre.

Sheerman n’était pas
homme à se décourager même devant la moue qu’elle prit.

– Cessez d’être
bornée, ce n’est pas le côté religieux qu’il faut admirer mais l’architecture.
Je pensais que vous aviez une âme d’artiste. Depuis Guillaume le Conquérant,
tous les souverains d’Angleterre ont été couronnés en cet endroit. Ils y
reposent tous aux côtés d’autres hommes illustres, scientifiques ou artistes.
C’est le sanctuaire des plus grands hommes de ce pays.

– J’ai décidé, il y a
quatre ans, après la mort de ma mère, de ne plus jamais mettre les pieds dans
aucun lieu religieux, et je tiendrai cette promesse, quoi qu’il arrive. Rien ni
personne ne me fera entrer dans une église. Enfin, je suis libre.

– Vous êtes impossible
! lui lança-t-il en frappant sur le bord de la rambarde son chapeau qu’il ne
mettait jamais.

De retour à Londres,
après qu’ils eurent liquidé les affaires fastidieuses qui concernaient le bien
immobilier dont elle héritait de tante Margot, il avait insisté afin qu’elle
restât encore quelque temps en Angleterre avant de rejoindre Paris.

«Quelques semaines de
dépaysement et de repos ne peuvent vous être que salutaires», avait-il objecté
à son indécision.

Emportée par la
curiosité que lui inspirait le monde dans lequel il évoluait, continuellement
soutenue, aidée par un Wilfried qui n’avait, semble-t-il, qu’à claquer des
doigts pour régler tous les problèmes, et folle d’angoisse à l’idée de revoir
Nathan, elle avait accepté, mesurant amplement le risque que Sheerman ne se
contentât pas indéfiniment de son amitié.

Mais saperlipopette !
Qu’il était doux de se sentir portée par les événements de l’existence plutôt
que de les porter soi-même, s’était-elle dit pour justifier l’obéissance dont
elle faisait preuve envers cet homme.

A petits pas, elle
courait derrière lui en noyant ses yeux gris verts dans cet illustre lieu qui
renfermait toute l’histoire du Royaume Uni. Elle dessinait du regard les
statues des premiers rois du pays. Toutes bien disciplinées, installées les
unes à côté des autres, elles étaient protégées par des archanges dotés de
boucliers sculptés au-dessus de leur tête; elle leva la sienne et fut
impressionnée par l’imposante charpente en chêne à poutres apparentes qui
devait bien peser cinq ou six tonnes.

– C’est ici qu’a été
prononcée la condamnation à mort de Charles ler, du comte d’Essex et de bien
d’autres. La liste serait trop fastidieuse. C’est ici, aussi, que se sont
déroulés les plus grands procès d’Etat, entre autre Cromwell y fut proclamé
Lord Protecteur.

– Hum… Bah… Eh
bien ça, ils auraient pu s’en passer, contesta-t-elle d’un regard et d’une
bouche amers.

– Je ne vous dirai pas
ce que l’on a fait de sa dépouille lorsqu’on l’a retirée de l’Abbaye en 1661.

– Pourquoi ?
s’empressa-t-elle de lui demander, avide de curiosité.

– Parce qu’une fois,
il y a presque quatre ans, j’ai eu le malheur de vous raconter une horreur de
l’histoire, et j’ai bien cru que vous alliez me lapider. La preuve, je m’en
souviens encore.

– N’exagérez pas, si
c’était sa dépouille, il n’y a donc pas d’horreur.

– Mais même, je ne me
risquerai pas une nouvelle fois à vous soulever le coeur. Vous êtes un petit
être bien trop sensible.

– Mais je me suis
endurcie depuis. Si vous saviez tout ce que j’ai vécu à Paris ! Cela ne peut
être plus effrayant. Je ne suis plus une enfant, Wilfried.

– Mais dites-moi, ne
donniez vous pas des cours ?

– Si, pourquoi ?

– Vous devriez donc
connaître ce que vous cherchez à m’arracher contre mon gré.

– Je n’ai jamais été
bonne élève, et sûr que la fin de Cromwell a dû m’échapper lors d’un cours où
je rêvassais. Alors éclairez ma lanterne, je ne suis plus une enfant, vous
dis-je.

– Il ne s’agit pas
d’être ou de ne plus être une enfant. Vous êtes une personne bien fragile et
bien délicate. Mais rassurez-vous, prenez-le comme un compliment.

Et il effleurait de
ses lèvres la main d’Éléonore, pendant qu’elle cramponnait l’autre à son bras
en tapant du pied comme une enfant trop gâtée.

– Alors qu’ont-ils
fait de sa dépouille ? Maintenant dites-le-moi. Vous en avez trop dit ou pas
assez. Je veux savoir, vous avez raison, n’aurais-je pas l’air d’une idiote,
moi qui enseigne, de ne pas savoir ce détail que j’imagine marquant de
l’histoire britannique ?

– Vrai ! C’est vous le
Professeur. C’est une lacune que je ne me pardonnerais pas à votre place.

Elle détourna le
regard puis insista de nouveau, il n’était nullement question qu’il s’en tire à
si bon compte.

– Allez, dites-le-moi.
Comblez ma lacune, Professeur Sheerman.

– Ah ! Vous êtes
réellement impossible. Votre curiosité est plus grande que votre sensibilité.

– Ce n’était qu’une
infâme fripouille. Il n’a sûrement pas volé ce qu’on lui a fait.

En mal d’émotions
fortes, elle tirait sur sa manche et s’était dressée sur la pointe des pieds
pour mieux entendre ses confidences.

– Tant pis, vous
l’aurez voulu, ne venez pas m’insulter après.

Personne ne pouvait
résister aux suppliques d’Éléonore, et surtout pas Sheerman.

– En 1661, on retira
son corps de l’Abbaye, enfin ce qu’il en restait. On lui coupa la tête et on la
piqua en haut d’une perche, on fixa le tout sur le toit du hall, là, au-dessus
de nous. Sa tête resta en haut de ce pic plus de vingt trois ans…

–Quelle horreur! C’est
immonde

En voyant le ravissant
minois d’Éléonore prendre l’expression du dégoût, ironique en cet instant comme
il ne l’avait jamais été, Sheerman ne put s’empêcher de retourner le couteau
dans la plaie. Il fallait en rajouter un peu. Il était trop amusant pour lui de
se servir de ses faiblesses féminines pour se moquer d’elle; et comme elle
l’avait cherché, il fallait avouer que l’occasion était fort belle.

– Et vous savez, les
gens devaient le regarder pourrir jour après jour. Cette tête putréfiée avec
des yeux glauques devait partir en lambeaux de semaine en semaine, sans compter
l’odeur de viande avariée qu’elle devait dégager…


Cela suffit, Monsieur Sheerman, lui ordonnait-elle, souriant de l’humour noir
dont il faisait preuve. Cessez de vous moquer. Mais n’avez-vous pas honte de
m’infliger des détails aussi sordides ?


Je suis désolé, ce fut plus fort que moi.


Mais pourquoi toutes ces choses qui m’écoeurent laissent-elles les autres
indifférents ? Suis-je anormale ? Suis-je la seule ?


Mais non, la rassura-t-il en plaquant les mains sur ses joues fraîches. Vous
êtes simplement plus émotive, plus extériorisée.


Vous êtes le genre de personne qui ne ferait pas de mal à une mouche,
conclut-il en la tirant par le bras vers la sortie.


Eh bien non, si elle ne m’a rien fait, pourquoi irais-je lui faire délibérément
du mal ? Elle a autant le droit de vivre que moi, ne pensez-vous pas ?

Sheerman
éclata de rire avant la fin de sa phrase. Son éclat se répercuta contre les
murs de l’enceinte, ce qui, sur le coup, la vexa profondément, puis elle se fit
la réfléxion qu’il n’était pas désagréable de faire rire les gens. C’était une
des premières fois qu’elle l’entendait s’esclaffer, et cela lui était fort
plaisant.

Même
si en 1873 Sheerman avait été élu député et affecté aux relations extérieures,
l’année 1874 fut une mauvaise année pour lui. Toujours objet de scandale,
Eléonore était mal vue de sa future belle famille. Récemment, une dispute avait
encore éclaté entre Eléonore et Allyson. Pour une fois cette dernière avait
raison, et Eléonore usa de bassesse pour s’en tirer à bon compte.

Tels
des vases communicants, Allyson se civilisait alors qu’Eléonore se
déshumanisait.

Mais
le plus important concernait le plan politique. Si, en France, Adolphe Thiers
avait été renvoyé dans ses foyers par la majorité royaliste au bénéfice du
Maréchal Mac-Mahon, en Grande Bretagne les régimes se succédaient aussi.

William
Gladstone venait de perdre son poste de Premier Ministre au profit de son pire
ennemi, Benjamin Disraeli, Comte Beaconsfield. On ne pouvait lui reprocher de
ne pas être soucieux de la grandeur de l’Empire britannique, mais sa politique
impérialiste se heurtait aux convictions libérales de Sheerman.

Faisant
désormais partie de l’opposition, Wilfried avait bien du mal à se faire
entendre. Sa politique extérieure fondée sur le pacifisme et la neutralité
n’était plus au goût du jour. Les programmes qu’il tentait de mettre en oeuvre
étaient systématiquement rejetés. Les projets de lois que ses confrères lui
soumettaient n’inspiraient guère l’enthousiasme du parti au pouvoir. Sheerman
n’était pas du bon côté de la barrière, et il fulminait d’être toujours entravé
dans ses idées les plus nobles.

Les
bruits de couloir annonçaient le projet qu’avait Disraeli de sacrer la Reine
Victoria Impératrice des Indes, et cela ne plaisait guère à Sheerman. Malgré la
suprématie de la Grande-Bretagne, Wilfried, avec quelques années d’avance,
pressentait déjà le déclin de l’ère victorienne.

Il
voyait naître de nouveaux conflits en Afrique du Sud, et pensait fort à propos
que l’équilibre économique durait depuis trop longtemps pour ne pas se heurter
sous peu à la concurrence étrangère.

Cela
dit, du côté des affaires irlandaises, les choses allaient plutôt bien. Isaac
Butt venait enfin d’instituer l’autonomie interne, et le Home Rule prenait une
ampleur considérable. Ajouté à cela, une Ligue agraire qui était sur le point
de se fonder grâce à un Fenian nommé Mickael Davitt, on pouvait dire que
l’Irlande trouvait un second souffle. Cette future Ligue allait avoir pour
objectif de restituer aux paysans leur droit à la terre.

( Extrait Page 198 Chapitre 21 Le
Parlement )

A la chambre des
Lords, dans cette ambiance de cathédrale dressant son dôme vers le ciel,
Sheerman avait pris la parole en mettant l’accent sur les malaises sociaux qui
commençaient à voir le jour.

Les
chuchotements qui s’échappaient des allées, les députés qui s’en allaient puis
revenaient, et ceux dont les paupières lasses trahissaient le faux intérêt lui
rendaient la tâche difficile. En voyant cette salle comble et peu attentive, il
entendait la voix d’Eléonore lorsqu’elle lui disait : «Mais vous, les hommes politiques,
vous êtes des dieux, puisque vous dirigez le monde !» Il était bien ingrat
d’être des dieux, songea-t-il en scrutant ce beau monde qui n’avait
manifestement qu’une envie, celle de rentrer chez soi.

Entre
chaque coup d’œil sur le discours qu’il avait écrit la nuit précédente, il se
souvenait du mal qu’il avait eu pour le mettre en forme. Combien de feuilles
avait-il gâchées ? Ces feuilles qu’il avait froissées et qui étaient allées
rejoindre dans la corbeille, des dizaines d’autres inachevées. Comme Eléonore,
lorsqu’elle voulait être Dieu pour refaire le monde, Wilfried n’avait rien omis
des sujets qui le préoccupaient.

Son
allocution terminée, il entendit une trentaine de personnes l’applaudir, mais
une soixantaine le conspuer. Les sifflements, qui crissaient à ses oreilles, ne
lui firent jamais autant de mal. A l’aube de la quarantaine, il comprit qu’il
lui faudrait suivre le chemin du pouvoir en comptant sur les palinodies des
politiciens.

Dans
ses amis d’hier, il découvrait ses ennemis d’aujourd’hui.

( Extrait page 216 Fin du Chapitre 22 )

Nathan
s’arrêta de nouveau, refit quelques
pas vers elle, fit claquer son chapeau contre la pierre froide du porche comme
pour lui asséner le coup de grâce :


Tous les êtres que tu as touchés et aimés, regarde ce qu’ils sont devenus…
Moi, je t’ai perdue dans les bras d’un autre, ma femme est partie, et mes
enfants grandiront désormais loin de moi. En un mot j’ai tout perdu. Fabien est
paralysé à vie, il ne verra désormais l’existence qu’à un mètre vingt du sol.
Et Sheerman – il eut un rire caustique en pensant à lui. Ce brave Sheerman, à
l’heure qu’il est, il doit errer comme une âme en peine dans toutes les
boutiques de luxe, les salons de thé londoniens, les bijouteries de la capitale
afin de remettre la main sur sa dulcinée.

Avant
de s’éloigner définitivement, il baissa alors son regard affûté sur ce corps
recroquevillé, histoire de l’écraser encore un peu plus.

– Et tu voulais être Dieu !… Mais, mon amour, tu
es le diable !

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